À 7 h 30, la brume flotte encore sur l’étang de Thau. Le moteur du Pouch’ ronronne doucement tandis que la silhouette des tables ostréicoles apparaît peu à peu. Une mouette lance son cri dans le silence du matin. Comme chaque jour, Nelly remonte les cordes de moules grâce à la « sauterelle », trie les coquillages, replace les plus jeunes dans leurs filets biodégradables et prépare les plus belles pour leur commercialisation.
Ces gestes, elle les connaît depuis l’enfance.
À 36 ans, Nelly n’était pourtant pas destinée à devenir ostréicultrice. Son projet était d’enseigner. Mais lorsque son père décide de prendre sa retraite, elle ne peut se résoudre à voir disparaître le mas familial. Elle reprend l’exploitation en 2011. Ce n’est pas seulement une entreprise qu’elle hérite, mais une histoire familiale, une mémoire, une identité.
Pendant plusieurs années, elle travaille avec son père avant de prendre progressivement son indépendance. Depuis 2014, son compagnon Christophe partage cette aventure. Ensemble, ils produisent des huîtres et des moules sur quatre tables de l’étang de Thau. Leur exigence est simple : produire localement, avec des naissains issus de la lagune ou de pêcheurs régionaux, convaincus que les moules de Thau possèdent une texture et un goût incomparables.
Longtemps, leur quotidien a été rythmé par les aléas habituels du métier. La météo, les saisons, les ventes, les crises sanitaires comme celle du Covid. Il fallait s’adapter. Les producteurs savent que leur métier dépend de la nature.
Mais aujourd’hui, il ne s’agit plus d’aléas.
Le changement climatique bouleverse l’équilibre même de la lagune.
À mesure que les températures augmentent, l’eau peu profonde de l’étang se réchauffe rapidement. Or plus l’eau chauffe, moins elle contient d’oxygène. Lorsque la température dépasse les 30 °C, un phénomène redouté apparaît : la malaïgue. Les huîtres s’asphyxient et meurent parfois par milliers. En 2018, près de 4 000 tonnes d’huîtres ont été perdues.
À cette menace s’ajoute désormais celle du norovirus. Lors d’épisodes pluvieux intenses, les réseaux d’assainissement débordent. Les eaux usées contaminent la lagune. Les autorités ferment alors les zones de production afin de protéger les consommateurs.
Le paradoxe est insupportable.
Les ostréiculteurs ne sont responsables ni du réchauffement climatique, ni du sous-dimensionnement des réseaux d’assainissement. Pourtant, ce sont eux qui voient leurs exploitations fermées, leurs récoltes immobilisées, leurs pertes s’accumuler et leurs revenus disparaître.
Le principe du pollueur-payeur, censé faire supporter les coûts environnementaux à ceux qui provoquent les dommages, semble ici totalement inversé.
Les pollueurs continuent leur activité.
Les victimes règlent la facture.
Pendant que les collectivités repoussent les investissements nécessaires et que les conséquences du changement climatique s’accélèrent, les producteurs assument seuls le poids économique des fermetures sanitaires. Ils perdent des mois de travail sans toujours être indemnisés à la hauteur des préjudices subis.
Après des années passées à préserver un savoir-faire transmis de génération en génération, Nelly se voit aujourd’hui contrainte d’abandonner son activité.
Ce n’est pas une faillite liée à une mauvaise gestion.
Ce n’est pas un manque de travail.
C’est le résultat d’un système qui laisse ceux qui nourrissent les territoires absorber seuls les conséquences d’une crise qu’ils n’ont pas provoquée.
Avec elle, c’est bien davantage qu’une exploitation qui disparaît.
C’est une mémoire familiale, un métier, une culture de l’étang de Thau et une certaine idée de notre patrimoine vivant qui s’effacent peu à peu.
La disparition de Nelly n’est pas une histoire individuelle.
C’est peut-être l’annonce silencieuse de ce qui attend demain toute une profession si rien ne change.























